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- Mais enfin, demandai-je, pourquoi ne la vend-on pas, puisqu'elle est à vendre ?

- Ah ! pourquoi ? pourquoi ? Est-ce que je sais ?... On dit tant de choses...

Sans doute, je finissais par lui inspirer confiance. Puis, elle brûlait de me les répéter ces choses qu'on disait. Elle me conta, pour commencer, que pas une des filles du village voisin n'aurait osé entrer à la Sauvagière, après le crépuscule, parce que le bruit courait qu'une pauvre âme y revenait la nuit. Et, comme je m'étonnais que, si près de Paris, une pareille histoire pût encore trouver quelque créance, elle haussa les épaules, voulut d'abord faire l'âme forte, laissa voir ensuite sa terreur inavouée.

- Il y a pourtant des faits, monsieur. Pourquoi ne vend-on pas ? J'en ai vu venir, des acquéreurs, et tous s'en sont allés plus vite qu'ils ne sont venus, jamais on n'en a vu reparaître un seul. Eh bien ! ce qui est certain, c'est que, dès qu'un visiteur ose se risquer dans la maison, il s'y passe des choses extraordinaires : les portes battent, se referment toutes seules avec fracas, comme si un vent terrible soufflait ; des cris, des gémissements, des sanglots montent des caves ; et, si l'on s'entête, une voix déchirante jette ce cri continu : « Angeline ! Angeline ! Angeline ! » dans un appel d'une telle douleur, qu'on en a les os glacés... Je vous répète que c'est prouvé, personne ne vous dira le contraire.

J'avoue que je commençais à me passionner, pris moi-même d'un petit frisson froid sous la peau.

- Et cette Angeline, qui est-ce donc ?

- Ah ! monsieur, il faudrait tout vous conter. Encore un coup, moi, je ne sais rien.

Cependant, elle finit par me tout dire. Il y avait quarante ans, vers 1858, au moment où le second Empire triomphant était en continuelle fête, M. de G..., qui occupait une fonction aux Tuileries, perdit sa femme, dont il avait une fillette d'une dizaine d'années, Angeline, un miracle de beauté, vivant portrait de sa mère. Deux ans plus tard, M. de G... se remariait, épousait une autre beauté célèbre, veuve d'un général. Et l'on prétendait que, dès ces secondes noces, une atroce jalousie était née entre Angeline et sa belle-mère l'une frappée au coeur de voir sa mère déjà oubliée, remplacée si vite au foyer par cette étrangère ; l'autre, obsédée, affolée d'avoir toujours devant elle ce vivant portrait d'une femme qu'elle craignait de ne pouvoir faire oublier. La Sauvagière appartenait à la nouvelle Mme de G..., et là, un soir, en voyant le père embrasser passionnément sa fille, elle aurait, dans sa démence jalouse, frappé l'enfant d'un tel coup, que la pauvre petite serait tombée morte, la nuque brisée. Puis, le reste devenait effroyable : le père éperdu consentant à enterrer lui-même sa fille dans une cave de la maison, pour sauver la meurtrière ; le petit corps restant là enfoui durant des années, tandis qu'on disait la fillette chez une tante ; les hurlements d'un chien, qui s'acharnait à gratter le sol, faisant enfin découvrir le crime, dont les Tuileries s'étaient empressées d'étouffer le scandale. Aujourd'hui, M. et Mme de G... étaient morts, et Angeline revenait encore chaque nuit, aux appels de la voix lamentable qui l'appelait, de l'au-delà mystérieux des ténèbres.

- Personne ne me démentira, conclut la mère Toussaint. Tout cela est aussi vrai que deux et deux font quatre.

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