Page 3

Je l'avais écoutée, effaré, choqué par des invraisemblances, mais conquis cependant par l'étrangeté violente et sombre du drame. Ce M. de G..., j'en avais entendu parler, je croyais savoir qu'en effet, il s'était remarié et qu'une douleur de famille avait assombri sa vie. Était-ce donc vrai ? Quelle histoire tragique et attendrissante, toutes les passions humaines remuées, exaspérées jusqu'à la démence, le crime passionnel le plus terrifiant qu'on pût voir, une fillette belle comme le jour, adorée, et tuée par la marâtre, et ensevelie par le père dans un coin de cave ! C'était trop beau d'émotion et d'horreur. J'allais questionner encore, discuter. Puis, je me demandai à quoi bon ? Pourquoi ne pas emporter, dans sa fleur d'imagination populaire, ce conte effroyable ?

Comme je remontais à bicyclette, je jetai un dernier coup d'œil sur la Sauvagière. La nuit tombait, la maison en détresse me regardait de ses fenêtres vides et troubles, pareilles à des yeux de morte, pendant que le vent d'automne se lamentait dans les vieux arbres.


II
Pourquoi cette histoire se fixa-t-elle dans mon crâne, jusqu'à devenir une obsession, un véritable tourment ? C'est là un de ces problèmes intellectuels difficiles à résoudre. J'avais beau me dire que de pareilles légendes courent la campagne, que celle-ci ne présentait en somme aucun intérêt direct pour moi. Malgré tout, l'enfant morte me hantait, cette Angeline délicieuse et tragique, qu'une voix éplorée appelait chaque nuit, depuis quarante ans, à travers les pièces vides de la maison abandonnée.

Et, pendant les deux premiers mois de l'hiver, je fis des recherches. Évidemment, si peu qu'une telle disparition, une aventure à ce point dramatique, eût transpiré au-dehors, les journaux du temps avaient dû en parler. Je fouillai les collections à la Bibliothèque nationale, sans rien découvrir, pas une ligne ayant trait à une semblable histoire. Puis, j'interrogeai les contemporains, des hommes des Tuileries : aucun ne put me répondre nettement, je n'obtins que des renseignements contradictoires, si bien que j'avais abandonné tout espoir d'arriver à la vérité, sans cesser d'être en proie au tourment du mystère, lorsqu'un hasard me mit, un matin, sur une piste nouvelle.

J'allais, toutes les deux ou trois semaines, rendre une visite de bonne confraternité, de tendresse et d'admiration, au vieux poète V..., qui est mort en avril dernier, à près de soixante-dix ans. Depuis de longues années déjà, une paralysie des jambes le tenait cloué sur un fauteuil dans son petit cabinet de travail de la rue d'Assas, dont la fenêtre donnait sur le jardin du Luxembourg. Il achevait là très doucement une vie de rêve, n'ayant vécu que d'imagination, s'étant fait à lui-même l'idéal palais où il avait, loin du réel, aimé et souffert. Qui de nous ne se rappelle son fin visage aimable, ses cheveux blancs aux boucles enfantines, ses pâles yeux bleus qui avaient gardé une innocence de jeunesse ? On ne pouvait dire qu'il mentait toujours. Mais la vérité était qu'il inventait sans cesse, de sorte qu'on ne savait jamais au juste où la réalité cessait pour lui, et où commençait le songe. C'était un bien charmant vieillard, depuis longtemps hors de la vie, dont la conversation m'émouvait souvent comme une révélation discrète et vague de l'inconnu.

Ce jour-là, je causais donc avec lui, près de la fenêtre, dans l'étroite pièce, que chauffait toujours un feu ardent. Dehors, la gelée était terrible, le jardin du Luxembourg s'étendait blanc de neige, déroulant un vaste horizon de candeur immaculée. Et je ne sais comment j'en vins à lui parler de la Sauvagière, de cette histoire qui me préoccupait encore : le père remarié, la marâtre jalouse de la fillette, vivant portrait de sa mère, puis l'ensevelissement au fond de la cave. Il m'avait écouté avec le tranquille sourire qu'il gardait même dans la tristesse. Un silence s'était fait, son pâle regard bleu se perdit au loin, dans l'immensité blanche du Luxembourg, tandis qu'une ombre de rêve, émanée de lui, semblait l'entourer d'un frisson léger.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site