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- J'ai beaucoup connu M. de G..., dit-il lentement. J'ai connu sa première femme, d'une beauté surhumaine ; j'ai connu la seconde, non moins prodigieusement belle ; et je les ai même passionnément aimées toutes les deux, sans jamais le dire. J'ai connu Angeline, qui était plus belle encore, que tous les hommes auraient adorée à genoux... Mais les choses ne se sont pas tout à fait passées comme vous le dites.

Ce fut pour moi une grosse émotion. Était-ce donc la vérité inattendue dont je désespérais ? Allais-je tout savoir ? D'abord, je ne me méfiai pas, et je lui dis :

- Ah ! mon ami, quel service vous me rendrez ! Enfin, ma pauvre tête va pouvoir se calmer. Parlez vite, dites-moi tout.

Mais il ne m'écoutait pas, ses regards restaient perdus au loin. Puis il parla d'une voix de songe, comme s'il eût créé les êtres et les choses, au fur et à mesure qu'il les évoquait.

- Angeline était, à douze ans, une âme où tout l'amour de la femme avait déjà fleuri, avec ses emportements de joie et de douleur. Ce fut elle qui tomba éperdument jalouse de l'épouse nouvelle, qu'elle voyait chaque jour au bras de son père. Elle en souffrait comme d'une trahison affreuse, ce n'était plus sa mère seule que le nouveau couple insultait, c'était elle-même qu'il torturait, dont il déchirait le coeur. Chaque nuit, elle entendait sa mère qui l'appelait de son tombeau ; et, une nuit, pour la rejoindre, souffrant trop, mourant de trop d'amour, cette fillette de douze ans s'enfonça un couteau dans le coeur.

Je jetai un cri.

- Grand Dieu ! est-ce possible ?

- Quelle épouvante et quelle horreur, continua-t-il sans m'entendre, lorsque, le lendemain, M. et Mme de G... trouvèrent Angeline dans son petit lit, avec ce couteau jusqu'au manche, en pleine poitrine ! Ils étaient à la veille de partir pour l'Italie, il n'y avait plus là qu'une vieille femme de chambre qui avait élevé l'enfant. Dans leur terreur qu'on pût les accuser d'un crime, ils se firent aider par elle, ils enterrèrent en effet le petit corps, mais en un coin de la serre qui est derrière la maison, au pied d'un oranger géant. Et on l'y trouva, le jour où, les parents morts, la vieille bonne conta cette histoire.

Des doutes m'étaient venus, je l'examinais, pris d'inquiétude, me demandant s'il n'inventait pas.

- Mais, lui demandai-je, croyez-vous donc aussi qu'Angeline puisse revenir chaque nuit, au cri déchirant de la voix mystérieuse qui l'appelle ?

Cette fois il me regarda, il se remit à sourire d'un air indulgent.

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