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- Revenir, mon ami, eh ! tout le monde revient. Pourquoi ne voulez-vous pas que l'âme de la chère petite morte habite encore les lieux où elle a aimé et souffert ? Si l'on entend une voix qui l'appelle, c'est que la vie n'a pas encore recommencé pour elle, et elle recommencera, soyez-en sûr, car tout recommence, rien ne se perd, pas plus l'amour que la beauté... Angeline ! Angeline ! Angeline ! et elle renaîtra dans le soleil et dans les fleurs.

Décidément, ni la conviction ni le calme ne se faisaient en moi. Mon vieil ami V..., le poète enfant, ne m'avait même apporté que plus de trouble. Il inventait sûrement. Cependant, comme tous les voyants, peut-être devinait-il.

- C'est bien vrai, tout ce que vous me racontez là ? osai-je lui demander en riant.

Il s'égaya doucement à son tour.

- Mais, certainement, c'est vrai. Est-ce que tout l'infini n'est pas vrai ?

Ce fut la dernière fois que je le vis, ayant dû m'absenter de Paris, quelque temps après. Je le revois encore, avec son regard songeur, perdu sur les nappes blanches du Luxembourg, si tranquille dans la certitude de son rêve sans fin, tandis que moi, le besoin de fixer à jamais la vérité, toujours fuyante, me dévore.

III
Dix-huit mois se passèrent. J'avais dû voyager, de grands soucis et de grandes joies avaient passionné ma vie, dans le coup de tempête qui nous emporte tous à l'inconnu. Mais, toujours, à certaines heures, j'entendais venir de loin et passer en moi le cri désolé : « Angeline ! Angeline ! Angeline ! » Et je restais tremblant, repris de doute, torturé par le besoin de savoir. Je ne pouvais oublier, il n'est d'autre enfer pour moi que l'incertitude.

Je ne puis dire comment, par une admirable soirée de juin, je me retrouvai à bicyclette dans le chemin écarté de la Sauvagière. Avais-je formellement voulu la revoir ? Était-ce un simple instinct qui m'avait fait quitter la grand-route pour me diriger de ce côté ? Il était près de huit heures ; mais le ciel, à ces plus longs jours de l'année, rayonnait encore d'un coucher d'astre triomphal, sans un nuage, tout un infini d'or et d'azur. Et quel air léger et délicieux, quelle bonne odeur d'arbres et d'herbages, quelle tendre allégresse dans la paix immense des champs !

Comme la première fois, devant la Sauvagière, la stupeur me fit sauter de machine. J'hésitai un instant, ce n'était plus la même propriété. Une belle grille neuve luisait au soleil couchant, on avait relevé les murs de clôture, et la maison, que je voyais à peine parmi les arbres, me semblait avoir repris, une gaieté riante de jeunesse. Était-ce donc la résurrection annoncée ? Angeline était-elle revenue à la vie, aux appels de la voix lointaine ?

J'étais resté sur la route, saisi, regardant, lorsqu'un pas traînard, près de moi, me fit tressaillir. C'était la mère Toussaint, qui ramenait sa vache d'une luzerne voisine.

- Ils n'ont donc pas eu peur, ceux-là ? dis-je, en désignant la maison du geste.

Elle me reconnut, elle arrêta sa bête.


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