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- Ah ! monsieur, il y a des gens qui marcheraient sur le bon Dieu. Voici plus d'un an déjà que la propriété a été achetée. Mais c'est un peintre qui a fait ce coup-là, le peintre B..., et vous, savez, ces artistes, c'est capable de tout.

Puis, elle emmena sa vache, en ajoutant, avec un hochement de tête :

- Enfin, faudra voir comment ça tourne.

Le peintre B..., le délicat et ingénieux artiste qui avait peint tant d'aimables Parisiennes ! Je le connaissais un peu, nous échangions des poignées de main, dans les théâtres, dans les salles d'exposition, partout où l'on se rencontre. Et, brusquement, une irrésistible envie me prit d'entrer, de me confesser à lui, de le supplier de me dire ce qu'il savait de vérité, sur cette Sauvagière dont l'inconnu m'obsédait. Et, sans raisonner, sans m'arrêter à mon costume poussiéreux de cycliste, que l'usage commence à tolérer d'ailleurs, je roulai ma bicyclette jusqu'au tronc moussu d'un vieil arbre. Au tintement clair de la sonnette, dont le ressort battait à la grille, un domestique vint, à qui je remis ma carte, et qui me laissa un instant dans le jardin.

Ma surprise grandit encore, lorsque je jetai un regard autour de moi. On avait réparé la façade, plus de lézardes, plus de briques disjointes ; le perron, garni de roses, était redevenu un seuil de bienvenue joyeuse ; et les fenêtres vivantes riaient maintenant, disaient la joie intérieure, derrière la blancheur de leurs rideaux. Puis, c'était le jardin débarrassé de ses orties et de ses ronces, le parterre reparu, comme un grand bouquet odorant, les vieux arbres rajeunis, dans leur paix séculaire, par la pluie d'or d'un soleil printanier.

Quand le domestique reparut, il m'introduisit dans un salon, en me disant que Monsieur était allé au village voisin, mais qu'il ne tarderait pas à rentrer. J'aurais attendu des heures ; je pris patience en examinant d'abord la pièce où je me trouvais, installée luxueusement avec des tapis épais, des rideaux et des portières de cretonne, appareillés au vaste divan et aux fauteuils profonds. Ces tentures étaient même si amples, que je fus étonné de la brusque tombée du jour. Puis, la nuit se fit presque complète. Je ne sais combien de temps je dus rester là, on m'avait oublié, sans même apporter de lampe. Assis dans l'ombre, je m'étais mis à revivre toute l'histoire tragique, m'abandonnant au rêve. Angeline avait-elle été assassinée ? S'était-elle enfoncé elle-même un couteau en plein coeur ? Et, je l'avoue, dans cette maison hantée, redevenue noire, la peur me prit, une peur qui ne fut qu'un léger malaise, qu'un petit frisson à fleur de peau, puis qui s'exaspéra, qui me glaça tout entier, dans une folie d'épouvante.

D'abord il me sembla que des bruits vagues erraient quelque part. C'était dans les profondeurs des caves sans doute des plaintes sourdes, des sanglots étouffés, des pas lourds de fantôme. Ensuite, cela monta, se rapprocha, toute la maison obscure me parut se remplir de cette détresse effroyable. Et, tout à coup, le terrible appel retentit : « Angeline ! Angeline ! Angeline ! » avec une telle force croissante, que je crus en sentir passer le souffle froid sur ma face. Une porte du salon s'ouvrit violemment, Angeline entra, traversa la pièce sans me voir. Je la reconnus, dans le coup de lumière qui était entré avec elle, du vestibule éclairé. C'était bien la petite morte de douze ans, d'une beauté miraculeuse, avec ses admirables cheveux blonds sur les épaules, vêtue de blanc, toute blanche de la terre d'où elle revenait chaque nuit. Elle passa muette, éperdue, disparut par une autre porte, tandis que de nouveau le cri reprenait, plus lointain : « Angeline ! Angeline ! Angeline ! » Et je restai debout, la sueur au front, dans une horreur qui hérissait tout le poil de mon corps, sous le vent de terreur venu du mystère.


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