Page 10. La parure.

Mal peignée, avec les jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait à grande eau les planchers. Mais parfois, lorsque son mari était au bureau, elle s'asseyait auprès de la fenêtre, et elle songeait à cette soirée d'autrefois, à ce bal, où elle avait été si belle et si fêtée.
Que serait-il arrivé si elle n'avait point perdu cette parure ? Qui sait ? qui sait ? Comme la vie est singulière, changeante ! Comme il faut peu de chose pour vous perdre ou vous sauver !
Or, un dimanche, comme elle était allée faire un tour aux Champs-Elysées pour se délasser des besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup une femme qui promenait un enfant.
C'était Mme Forestier toujours jeune, toujours belle, toujours séduisante.
Mme Loisel se sentit émue. Allait-elle lui parler ? Oui, certes.
Et maintenant qu'elle avait payé, elle lui dirait tout. Pourquoi pas ?
Elle s'approcha.
“ Bonjour Jeanne. ” L'autre ne la reconnaissait point, s'étonnant d'être appelée ainsi familièrement par cette bourgeoise. Elle balbutia :
“ Mais... madame !... Je ne sais... vous devez vous tromper
- Non. Je suis Mathilde Loisel. ” Son amie poussa un cri :
“ Oh !... ma pauvre Mathilde, comme tu es changée !...
- Oui, j'ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t'ai vue ; et bien des misères... et cela à cause de toi !...
- De moi... Comment ça ?

- Tu te rappelles bien cette rivière de diamants que tu m'as prêtée pour aller à la fête du ministère.
- Oui. Eh bien ?
- Eh bien, je l'ai perdue.
- Comment ! Puisque tu me l'as rapportée.
- Je t'en ai rapporté une autre toute pareille. Et voilà dix ans que nous la payons. Tu comprends que ça n'a pas été aisé pour nous, qui n'avions rien... Enfin, c'est fini, et je suis rudement contente. ” Mme Forestier s'était arrêtée.
“ Tu dis que tu as acheté une rivière de diamants pour remplacer la mienne ?
- Oui. Tu ne t'en étais pas aperçue, hein ? Elles étaient bien pareilles. ” Et elle souriait d'une joie orgueilleuse et naïve.
Mme Forestier fort émue, lui prit les deux mains.
“ Oh ! ma pauvre Mathilde ! Mais la mienne était fausse. Elle valait au plus cinq cents francs !... ”

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